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«Le regret de la maternité est perçu comme dangereux»

Dans son ouvrage «Le regret d’être mère», la sociologue israélienne Orna Donath donne la parole à 23 femmes juives qui regrettent leur maternité. Publié en 2015 dans le cadre d’une thèse de doctorat, puis sous la forme d’un livre deux ans plus, cette recherche est désormais disponible en français. Interview.

Qu’est-ce qui vous a motivé à faire cette étude?

À la fin de ma première recherche, menée entre 2003 et 2007 sur des femmes et des hommes juifs d’Israël qui ne voulaient pas être parents, une affirmation n’arrêtait pas de me troubler: «Tu regretteras de ne pas avoir été mère». Il m’était difficile de m’en tenir à cette assertion dichotomique qui d’un côté menace de regrets les femmes qui n’ont pas d’enfants et de l’autre exclut la possibilité de penser au regret après la maternité.

Comme j’étais sûre qu’il y avait des femmes qui regrettaient d’être mères, j’ai décidé d’écrire mon doctorat sur ce sujet. Je ne voulais pas seulement étudier le regret d’être mère, mais également les relations entre la société et les émotions, ainsi que l’usage politique qui en est fait.

Qu’est-ce concrètement que le regret de la maternité?

Dans mon étude, j’ai établi trois critères pour définir le regret de la maternité. Premièrement, les femmes devaient se considérer, elles-mêmes, comme «regrettantes». Ces femmes se sont activement engagées à participer à une étude, soulignant explicitement qu’il s’agissait de regret et non d’ambivalence.

Deux autres critères m’ont aidé à faire la différence entre la difficulté ou l’ambivalence et le regret: le premier était une réponse négative à la question suivante: «Si vous pouviez revenir en arrière, avec les connaissances et l’expérience que vous avez maintenant, deviendriez-vous encore une mère?» Et la seconde était une réponse négative à la question: «De votre point de vue, y a-t-il des avantages à la maternité?» Certaines femmes ont répondu par un «non» catégorique. Lorsque la réponse à cette deuxième question était positive, j’ai poursuivi: «De votre point de vue, les avantages l’emportent-ils sur les inconvénients?» À cela, leur réponse a été négative.

« La maternité ne peut être comprise comme un lien unilatéral dans lequel les mères influencent la vie de leurs enfants sans être affectées par leur propre situation. »

Les mères qui le regrettent aiment-elles leurs enfants?

Presque toutes les femmes qui ont participé à l’étude ont répété à maintes reprises qu’elles aimaient leurs enfants en tant qu’êtres humains, mais qu’elles détestaient cette position de mère dans la relation. Étant donné que plusieurs d’entre elles ont éprouvé des regrets dès le début de leur grossesse, nous pouvons comprendre que ce n’est pas en raison de la personnalité réelle de l’enfant, mais en raison de la réalisation de la maternité. Ainsi, ces femmes aiment et regrettent en même temps.

Le fait de percevoir la maternité comme une relation entre des sujets spécifiques –une relation dynamique et en évolution constante – nous permet de ne pas croire que toutes les mères ont les mêmes sentiments pour leurs enfants et envers elles-mêmes en tant que mère. La maternité fait partie d’un ensemble d’expériences et de relations humaines. Elle ne peut être comprise comme un lien unilatéral dans lequel les mères influencent la vie de leurs enfants sans être affectées par leur propre maternité. Vu sous cet angle, nous pouvons examiner l’éventail des émotions humaines liées à la maternité, qui vont de l’amour profond à la profonde ambivalence et au regret.

Comment expliquez-vous que certaines femmes qui voulaient être mères le regrettent par la suite?

Dans le but de persuader les femmes à devenir mères, on leur dit tout le temps: «la maternité va changer ta vie», et dans la plupart des cas, cela change effectivement leur vie, mais est-ce pour le mieux? C’est le cas pour de nombreuses femmes, mais pas pour toutes. Un nombre indéterminé de femmes ne découvrent qu’après coup que la maternité n’est pas faite pour elles, toutefois elles continueront de faire de leur mieux pour prendre soin de leurs enfants.

La promesse que la maternité est destinée à toutes les femmes est fausse. L’idée que la maternité pourrait en soi être intolérable pour certaines femmes est souvent perçue comme impossible, parce qu’elle est considérée comme la raison d’être des femmes.

Deuxièmement, les circonstances de la vie peuvent changer entre le moment où une femme souhaite devenir mère et le moment où elle le devient réellement. Pendant les années où elles élèvent leurs enfants, les femmes peuvent se trouver confrontées à un fossé entre leurs attentes et la réalité. Certaines femmes doivent faire face à une réalité inattendue qui peut changer leur relation avec la maternité. Par exemple, lors du décès d’un conjoint, d’une faillite, de maladies et d’accidents. D’autres femmes peuvent tomber enceintes dans le cadre d’une relation de couple, puis se retrouver seules à élever l’enfant à la suite d’une séparation ou d’un divorce.

Pourtant, les femmes qui vivent avec un partenaire ne sont pas à l’abri de ressentir un profond décalage entre leurs attentes et la réalité de la maternité. Le passage du statut d’amoureux romantiques à celui de parent peut révéler des traits de personnalité nouveaux ou générer des divisions sur la façon de prendre soin de l’enfant qui n’étaient pas prises en compte avant la naissance.

Pourquoi le regret d’être mère est-il si tabou?

C’est un tel tabou parce qu’il existe encore un axiome social selon lequel il est (supposément) naturel pour les femmes de vouloir être mères parce qu’elles sont des femmes; que toute femme en bonne santé physique et émotionnelle sait quoi faire après la naissance de l’enfant parce qu’elle est une femme; et que toute femme considère la maternité comme un changement qui vaut la peine – puisque c’est l’essence même de son existence de femme.

Cet axiome peut être clair ou implicite selon les sociétés, mais il existe. Permettre aux mères d’articuler leurs propres histoires – qui ont tendance à être très diverses – pourrait signifier que les sociétés devront repenser cet axiome qui est très bénéfique pour les nations, l’économie, la logique capitaliste, les régimes religieux et les intérêts patriarcaux et hétéronormatifs.

Reconnaître qu’il y a des femmes qui ne se sentent pas à l’aise avec la maternité et qui la regrettent signifie «laisser» aux femmes la liberté d’être propriétaires de leurs corps, pensées, souvenirs, émotions, désirs et besoins – et c’est prétendument dangereux pour la société qui dépend de la collaboration des femmes afin qu’elle «fasse leur travail» sans le remettre en question. C’est pourquoi, à mon avis, parler de l’existence d’un regret de la maternité est perçu comme «dangereux» et tabou. En parler pourrait en effet signifier s’élever contre un système de pouvoir qui fait souffrir des femmes et des enfants.

« Un nombre indéterminé de femmes ne découvrent qu’après coup que la maternité n’est pas faite pour elles. »

Pourquoi les femmes qui disent regretter d’être mères suscitent-elles des critiques aussi virulentes?

Elles suscitent une critique extrêmement forte parce qu’elles vont à l’encontre de «leur nature» de femmes et parce qu’elles montrent à la société que la maternité n’est pas nécessairement leur raison d’être. Elles sont donc perçues comme destructives pour l’ordre social. En outre, elles ne répondent pas à la demande de la société d’une «fin heureuse» dans la promesse portée par la maternité. Il n’y a pas de catharsis dans leur histoire.

Qu’ont ressenti les femmes qui ont exprimé leur regret d’être mère?

Certaines d’entre elles se sont senties soulagées de pouvoir l’exprimer à haute voix. D’autres ont dit qu’elles savaient que cela ne changerait rien pour elles, mais qu’il était important de transmettre un message aux autres femmes. Pas un message de propagande contre la maternité, mais un message sur l’importance de parler, de partager et d’exprimer des sentiments durs. De lancer un appel à repenser les axiomes sociaux qui concernent les femmes comme une entité sans les voir comme des sujets de chair et sang.

Selon vous, faut-il parler de son regret à ses enfants?

Je ne suis pas en mesure de dire ce qui est mieux. Je voulais cependant comprendre et canaliser les pensées des mères qui envisagent d’en parler à leurs enfants, le jour où ils seront plus grands. Elles envisagent de le faire parce que, entre autres, elles font la distinction entre aimer leurs enfants et regretter la maternité. Elles souhaitent l’exprimer afin que les enfants comprennent qu’ils ne sont pas l’objet des regrets. Le fait de parler aux enfants des regrets peut donc provenir du désir même de les protéger.

De plus, elles pensent qu’il pourrait être utile de leur expliquer qu’il y a une possibilité que la parentalité ne soit pas satisfaisante, contrairement à ce qu’on nous dit. Selon elles, être une bonne mère, c’est ouvrir le plus de voies possible et ne pas propager d’idées qui pourraient faire souffrir.

Vous avez également travaillé sur le regret d’être parents. Les regrets des hommes et des femmes sont-ils différents?

Il y a des femmes qui veulent être mères et d’autres qui ne le veulent pas, c’est la même chose pour les hommes. Et il y a des femmes et des hommes qui ne savent pas s’ils veulent être parents ou non, et cela peut changer avec le temps.

Pourtant, à côté de ce panorama diversifié, il y a sans aucun doute une division entre les sexes. Beaucoup d’hommes ressentent moins de pression face à la paternité, d’autant plus qu’en général, ils peuvent devenir pères à un âge plus avancé. De plus, le fait de devenir père n’est pas considéré comme une preuve de masculinité alors que la maternité est considérée comme une preuve de féminité. Il y a également une division entre les genres par rapport aux soins, car ce sont les femmes qui sont «censées» élever les enfants. Beaucoup d’hommes peuvent vouloir devenir pères et en même temps croire que ce n’est pas leur rôle de partager l’éducation.

J’ai interrogé dix hommes qui regrettaient d’être pères. L’une des différences entre eux et les femmes que j’ai rencontrées est que la plupart sont devenus pères même s’ils ne le voulaient pas, parce que leur partenaire le souhaitait et qu’ils ne voulaient pas vivre sans elle. Or, ils n’ont pas été menacés de divorce, contrairement à plusieurs femmes dans mon étude qui ne souhaitaient pas d’enfant, mais dont le conjoint était prêt à divorcer si elles n’en faisaient pas. Mais il faudrait clairement mener d’autres études sur ce sujet.

Quelle a été votre découverte la plus surprenante dans cette recherche?

Je n’ai pas été surprise d’entendre ce que les mères qui ont participé à mon étude ont dit. Il me semble logique qu’il y ait des femmes qui regardent en arrière et réalisent que pour elles, la maternité ne vaut pas la peine.

Quand j’ai commencé cette étude, je savais que j’allais être confrontée à un tabou, mais je ne m’attendais pas à ce que cela crée un débat aussi houleux. Je suis reconnaissante de l’intérêt qu’elle suscite dans autant de pays. Je suppose que cela signifie que parler de regretter la maternité est essentiel pour de nombreuses femmes.

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