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La contestation contre la réforme des retraites, symptôme d’une crise institutionnelle en France

Grèves, manifestations et trafic extrêmement perturbé…cela fait plus d’un mois que le front social est mobilisé en France contre le projet de réforme des retraites.

La contestation a débuté le 5 décembre 2019 par une forte mobilisation syndicale, qui a rassemblé ce jour-là 806 000 manifestants dans tout le pays. Depuis, il n’y a pas eu de trêve, notamment chez les syndicats représentatifs des transports en commun qui sont à leur 45e jour de grève le 18 janvier. Ce conflit social inédit, le plus long depuis les années 1960, commence à peser sur divers secteurs et reflète une crise profonde du régime politique français.

BLOCAGES PRINCIPAUX

L’âge pivot, la suppression des régimes de retraite spéciaux et un système universel de retraite à points ont constitué les principaux points de blocage au cours des négociations entre gouvernement et syndicats.

Nombreux sont ceux qui craignent d’en faire les frais et dénoncent une « réforme néo-libérale« . Carole Alibert, enseignante d’une école primaire, a déclaré à Xinhua en marge d’une manifestation qu’elle venait « défendre la retraite des enseignants qui risquent vraiment d’être malmenés avec cette nouvelle réforme par points« .

« Je dois travailler jusqu’à 67 ans parce que je suis arrivée dans l’éducation nationale après une reconversion professionnelle et même en travaillant jusqu’à 67 ans, je n’arriverai pas à toucher 2000 euros par mois pour ma retraite. Si je m’arrête à 60 ans, je suis à 1100 euros », a raconté Mme Alibert.

« Je me bats pour mes enfants et pour mes élèves. Je ne sais pas si on arrivera à avoir la flamme jusqu’au bout, mais il faut absolument qu’on nous entende. Tous les peuples du monde sont en train de se réveiller », s’est justifiée Mme Alibert.

En marge de la manifestation, Jean-Marc Cambo, fonctionnaire au sein du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, a dénoncé à Xinhua qu' »avec cette réforme, on n’a pas d’augmentation de salaires et pas de perspective carrière, l’avenir semble bouché« .

Après plus d’un mois de contestation contre son projet de réforme des retraites, le gouvernement a décidé le 11 janvier de retirer du projet l’âge pivot de 64 ans.

Le Premier ministre a pourtant réaffirmé la détermination du gouvernement français concernant l’instauration d’un système universel de retraite ainsi que la suppression des régimes spéciaux.

Ce « compromis » n’arrive pas à apaiser les colères des syndicats ni à réaliser une trêve de la grève. Après le retrait de l’âge pivot, la CGT a continué à réclamer « le retrait » de la réforme des retraites. Dans un communiqué, le syndicat de Philippe Martinez s’est déclaré « plus que jamais déterminé à obtenir le retrait du texte. »

CONSEQUENCES MULTIPLES

Après plusieurs semaines de mobilisation sociale, l’impact commence à se faire sentir dans les secteurs aussi importants que les transports publics, le commerce ou encore le tourisme.

La SNCF et la RATP, les deux sociétés de transports publics ont estimé les pertes à plusieurs millions d’euros par journée de grève. « Nous allons bientôt dépasser les 700 millions d’euros de chiffre d’affaires perdus« , a déclaré le président de la SNCF Jean-Pierre Farandu. A la RATP, l’impact des grèves est évalué à « plus de 150 millions d’euros » dont « 60 à 90 millions d’euros de perte de billetterie ».

Dans les secteurs sensibles du commerce et de l’hôtellerie, les acteurs ont exprimé leurs inquiétudes dès la première semaine du conflit et, prévenu des conséquences d’une éventuelle prolongation du mouvement.

Dans une enquête menée du 6 au 11 décembre sur les conséquences de ce mouvement social sur les TPE-PME, la confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) a indiqué que 80% des entreprises sont impactées soit par des pertes de chiffres d’affaires, des retards de livraison ou par des pénuries d’essence. Le commerce est le secteur d’activité le plus concerné.

Une baisse de chiffre d’affaires de 20 à 25% a également été notée à Paris par l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, dès la première semaine de mobilisation sociale contre la réforme des retraites. « Si la grève perdure, les touristes vont se tourner vers d’autres destinations« , avait alors prévenu Jean-Marc Banquet, président de l’Union de métiers et des industries de l’hôtellerie.

Au plan politique, l’un des enjeux de ce conflit est la bataille de l’opinion. Malgré les inconvénients (perturbations des transports, manque à gagner commerce etc) liés à la grève, l’opinion publique continue de soutenir le mouvement. Selon le dernier baromètre Harris interactives réalisé le 13 janvier, 60% des Français disent soutenir le mouvement de contestation contre la réforme des retraites.

La popularité du président français en a aussi pris un coup. Dans le dernier baromètre YouGov réalisé du 6 au 7 janvier, la popularité d’Emmanuel Macron a chuté de 4 points, avec 25% d’opinions favorables contre 29% en décembre 2019.

D’après des analystes, l’opinion publique pourrait bien s’exprimer dans les urnes aux élections municipales de mars prochain.

CRISE INSTITUTIONNELLE

Aux yeux de certains experts et analystes, ce conflit social révèle les défaillances d’un système politique qui ne parvient pas à lever les blocages ni à réconcilier une société fragmentée.

« La grève peut être considérée comme un microcosme qui révèle la vulnérabilité de l’économie française et la crise institutionnelle du pays« , estime Zhao Junjie, chercheur à l’Institut d’études européennes de l’Académie des sciences sociales de Chine.

« Jusqu’à présent, les données de la croissance économique française semblent bonnes, au moins meilleures que les données allemandes, mais il y reste encore beaucoup de problèmes, dont un taux de chômage relativement élevé, la dette publique, l’équilibre budgétaire fragile et le manque d’innovation », indique M. Zhao.

D’après des chiffres officiels, les dépenses pour les retraites en France ont représenté 14% de son produit intérieur brut (PIB), dépassant presque tout autre pays européen. Si le gouvernement ne prend pas de mesures, le déficit potentiel des retraites devrait atteindre 17 milliards d’euros d’ici 2025.

Mu Gengyuan, chercheuse de l’Institut des Etudes internationales de Chine, déclare à Xinhua que « les dépenses élevées pour la sécurité sociale ont provoqué d’énormes déficits budgétaires et représentent une insoutenabilité financière, ce qui explique la nécessité absolue de la réforme des retraites ».

Elle juge « trop complexe » la coexistence de plus de 40 types de systèmes des retraites, qui « ne favorise pas la mobilité de la main-d’œuvre et affecte négativement la justice sociale« .

Par ailleurs, Mu Gengyuan dénonce un déséquilibre croissant de la société française au fond des mouvements « gilets jaunes » et des grèves. « Le développement économique n’a pas profité à tous les citoyens, alors que l’écart des différentes couches sociales a continué de se creuser« .

Pour l’historien français Maxime Tandonnet, cité par Le Figaro,

« cette secousse traduit la défiance croissante de la population envers une classe dirigeante ressentie comme d’autant plus hautaine et arrogante qu’elle échoue dans le règlement des problèmes (chômage, pauvreté, violence, déficits, crise migratoire, etc.) ».

D’après Zhao Junjie, la contestation et la grève reflètent « une crise institutionnelle » et « un problème enraciné dans le système capitaliste et dans ses partis politiques« .

« La France se trouve à un stade crucial de la réforme. Si la réforme ne peut pas avancer, les problèmes ne feront que s’accumuler », conclut M. Zhao.

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