Actualité chrétienne

1,3 million de chrétiens ont disparu d’Irak et de Syrie

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Au cours des douze dernières années, plus d’1,3 million de chrétiens ont disparu d’Irak et de Syrie; d’innombrables ressortissants d’autres minorités religieuses ont été chassés ou assassinés. John Eibner, docteur en histoire et responsable de mission CSI au Moyen-Orient, met en lumière la situation des droits de l’homme dans cette région et il est aussi responsable des programmes d’aide sur place. Il répond à des questions sur la crise au Moyen-Orient.

Chassés de leur patrie par des djihadistes: ces chrétiens syriens se sont enfuis de leurs villages pour se réfugier dans la ville de Kameshli. akwc

Chassés de leur patrie par des djihadistes: ces chrétiens syriens se sont enfuis de leurs villages pour se réfugier dans la ville de Kameshli. akwc

Monsieur Eibner, en novembre 2011, vous avez lancé une alerte au génocide, ceci entre autres parce que le «Printemps arabe» avait déconcerté les élites au pouvoir et favorisé la violence organisée dans de nombreuses zones de la région. À peine quatre ans plus tard, vos appréhensions semblent s’être réalisées.

Malheureusement, le nettoyage religieux se répand de plus en plus. En Syrie et en Irak, des djihadistes s’attaquent de façon ciblée aux chrétiens et à d’autres minorités non musulmanes. Une large bande de terre, s’étendant sur une longueur de 750 kilomètres à partir de la côte méditerranéenne en Syrie jusqu’aux banlieues ouest de Bagdad, est actuellement nettoyée du point de vue religieux: il n’y a plus de minorités qui y vivent. Lorsqu’en Égypte les Frères musulmans étaient au pouvoir, nous avons constaté un début d’un nettoyage religieux dans quelques villages chrétiens; après le renversement du gouvernement des Frères musulmans par le maréchal Al-Sissi, ce nettoyage a pu être arrêté pour l’instant.

Vous parlez de djihadistes. N’est-ce pas avant tout l’État islamique (EI) qui est responsable du nettoyage religieux?

L’année dernière, l’EI s’est métamorphosé en la milice la plus puissante et la moins scrupuleuse parmi les groupes djihadistes de Syrie et d’Irak; leur propagande sophistiquée attire tout particulièrement l’attention du grand public. L’EI n’est cependant pas le seul groupe djihadiste qui commet des crimes atroces au nom de la religion. Toutes les milices armées – que ce soit l’Armée syrienne libre (qui lutte depuis 2011 sous le patronage des USA), le Front al-Nosra ou encore l’EI – participent à l’expulsion des chrétiens. Même si l’on démantelait l’EI, ceci ne signifierait ni la fin du nettoyage religieux, ni ne permettrait de mettre en place une situation permettant aux chrétiens de vivre en paix et dans la dignité au Moyen-Orient.

Vous avez déjà pu vous entretenir de nombreuses fois avec des chrétiens et d’autres personnes chassées pour des motifs religieux en Syrie et en Irak. Dans toute leur détresse, ces personnes ont-elles encore de l’espoir?

Le désespoir et le manque de perspectives sont largement répandus. Chacun se démène pour aider les réfugiés, mais ils restent très nombreux à souhaiter quitter la région. D’autres désirent rentrer chez eux, mais cela n’est malheureusement pas possible dans les circonstances actuelles.

À dire vrai, les minorités religieuses au Moyen-Orient ont peu de raisons concrètes d’espérer. Non seulement elles sont en ligne de mire des djihadistes, mais elles se trouvent aussi dans l’épicentre d’un énorme conflit confessionnel qui, à juste titre, est comparé avec la guerre de Trente Ans en Europe. Depuis l’invasion des Mongoles au XIVe siècle, il n’y a plus eu de telle dévastation en Mésopotamie! Les puissances occidentales ne donnent aucun signe qui ravive l’espoir: d’une part, elles n’abandonnent pas leur stratégie de déstabilisation au Moyen-Orient, d’autre part, elles refusent d’offrir la protection aux minorités religieuses.

Les personnes chassées se plaignent-elles aussi du manque d’engagement de l’Occident?

L’Occident est très engagé au Moyen-Orient! Il poursuit la stratégie du changement de régimes ce qui a été la «porte d’entrée» des djihadistes. Des milices antichrétiennes islamistes sont donc soutenues, que ce soit publiquement ou de manière plus discrète. L’Occident prend garde que ses intérêts soient garantis, notamment l’accès aux raffineries de pétrole. Mais il n’accorde pas de protection aux personnes dont il a renversé les gouvernements ou, dans le cas de la Syrie, dont le régime est lentement dissout.

Les gens dans ces régions sont très familiers avec la culture chrétienne d’Europe et d’Amérique. C’est pourquoi ils ne peuvent pas du tout comprendre que l’Occident les abandonne à tel point.

Et vous, qu’en dites-vous?

Pour moi, il est évident que les chrétiens du Moyen-Orient n’ont aucune importance aux yeux des matérialistes «postchrétiens» d’Amérique et d’Europe. Ils ne sont ni un pôle économique ni une puissance politique. De plus, ils ne sont pas une menace pour l’Occident. Il n’y a aucune raison de s’allier avec eux. C’est bien ce que nous avons vu récemment en Irak: tandis que les USA ont tiré la ligne rouge concernant le Kurdistan, l’EI a eu toute latitude pour agir lors de l’attaque contre Qaraqosh et d’autres villes chrétienne comme Bartella.

Mais il existe aussi des milices chrétiennes.

Oui, mais celles-ci sont trop petites et en partie désunies. Elles sont sous le patronat d’autres puissances non chrétiennes qui poursuivent d’autres buts. À l’époque de la chute de Saddam Hussein, les chrétiens avaient une milice qui collaborait avec les USA. Mais comme nous constatons aujourd’hui, ces milices ne suffisent pas pour garantir une protection adéquate des communautés chrétiennes. Leur taille modeste ne permet pas non plus que ces communautés chrétiennes prennent en main leur avenir de manière indépendante.

Cet été, vous avez publié un article dans le journal anglais «The Tablet» concernant les chrétiens menacés en Syrie et en Irak. Vous écrivez que le président américain Barack Obama a pris une décision fatale lorsqu’il a sommé le président syrien Bachar el-Assad de démissionner. Assad n’est-il pas en grande partie coresponsable du conflit au Moyen-Orient?

Depuis toujours, le régime d’Assad est une dictature qui ne rechigne pas à juguler l’opposition politique par des moyens brutaux. En septembre 2014, le président des USA Obama a néanmoins avoué devant une délégation de représentants d’Églises venant du Moyen-Orient que le régime d’Assad avait toujours protégé les Églises chrétiennes en Syrie. Malgré cet aveu, M. Obama continue à viser un changement de pouvoir en Syrie et refuse en même temps de protéger les chrétiens en Syrie, en débit des conséquences désastreuses d’une telle attitude.

Est-ce que l’engagement de la Turquie contre l’EI et le parti des travailleurs kurde PKK aidera à rétablir la paix au Moyen-Orient?

Je crains le contraire: cela ne fera qu’intensifier la guerre au Moyen-Orient. En outre, la Turquie considère le PKK comme une plus grande menace que l’EI.

Que devrait-on faire pour que cesse le génocide religieux au Moyen-Orient?

Les parties belligérantes responsables devraient mieux contrôler leurs alliés. Les USA devraient limiter l’influence islamiste des alliés (Turquie, Arabie saoudite, Qatar) et s’opposer à la pensée de supériorité religieuse des musulmans. De même, les États-Unis devraient améliorer leurs relations avec les autres grandes puissances comme la Russie et la Chine pour mettre en place une stratégie commune de lutte contre le nettoyage religieux au Moyen-Orient.

Reto Baliarda du CSI

Formé à Lee University, Aloys Evina est pasteur de l'Eglise de Dieu en France, membre de la Fédération Protestante de France (FPF) et de la Church of God (Cleveland, Tennessee). Il est exerce son ministère pastoral à La Rochelle, dans le Sud-Ouest de la France.

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