Chrétiens persécutés

Chrétiens persécutés : John Eibner avec des réfugiés en Syrie

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CSI France – Eibner John, responsable des missions CSI au Soudan et au Moyen-Orient, se rend régulièrement en Syrie. Lors de son dernier voyage, il s’est entretenu avec des chrétiens qui ont fui la ville d’Idleb, tombée samedi 28 mars 2015 aux mains des groupes islamistes, dont le Front al-Nosra, aile locale affiliée d’al-Qaïda, et Ahrar Al-Cham. Après plus de quatre ans de guerre, de nombreux Syriens sont désespérés. Dans cette misère, Christian Solidarity International s’occupe d’eux.

La moitié de la population syrienne est en fuite (plus de 22 millions d’habitants au total), les morts sont au nombre de plus de 200 000. Tel est le bilan intermédiaire de la guerre qui dure depuis plus de quatre ans. Il y a quelques mois, les troupes gouvernementales semblaient progresser dans la lutte contre les rebelles. Mais entre-temps, les alliés des USA – la Turquie (membre de l’OTAN et candidat à l’adhésion à l’UE) ainsi que l’Arabie saoudite et le Qatar (membres du Conseil de coopération du Golfe) – tentent de rassembler les différents groupes de rebelles islamistes dans la lutte contre le gouvernement syrien. Avec succès, comme le montre ce qui s’est passé à Idleb.

La destruction est omniprésente à Homs © CSI France

La destruction est omniprésente à Homs © CSI France

Cette ville qui comptait environ 165 000 habitants a été conquise par la coalition des rebelles «Jaish al-Fatah» en mars 2015. Cette coalition militaire réunit plusieurs groupes islamistes qui se sont longtemps combattus. Ainsi, le Front al-Nosra (une «filiale» d’Al-Qaïda) s’y retrouve aux côtés des troupes de l’Armée syrienne libre. Or il faut savoir que ce dernier groupe est entraîné et armé par les USA qui le considèrent comme «islamiste modéré», alors que le Front al-Nosra est considéré comme une organisation terroriste par le Conseil de sécurité de l’ONU.

«Le but stratégique de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar semble être la mise en place d’un État sunnite (‹Sunnistan›) qui s’étendrait de Mossoul à la côte méditerranéenne», déclare le responsable de mission CSI pour le Moyen-Orient John Eibner. «Ainsi, les nouveaux dirigeants pourraient exporter leur pétrole sans avoir affaire à des intermédiaires.» En mai 2015, John Eibner s’est rendu en Syrie et il a pu s’entretenir avec les réfugiés d’Idleb.

Il échappe de justesse à la mort

Khalil et son épouse racontent leur histoire à John Eibner © CSI France

Khalil et son épouse racontent leur histoire à John Eibner © CSI France

Le réfugié chrétien Khalil (prénom fictif) raconte: «Nous étions environ 1300 chrétiens à Idleb, maintenant il n’y en a plus que deux: un homme et une femme âgés. Avant la guerre, nous avions une vie agréable. C’est vrai, nous étions une petite minorité, mais en général, nous étions respectés. J’avais un commerce; de nombreux chrétiens avaient une bonne situation professionnelle.

La crise a commencé avec des manifestations après la prière du vendredi. Au début, les manifestants scandaient encore des paroles comme ‹Musulmans et chrétiens unis contre le régime›. Mais très bientôt, ils ont commencé à nous importuner, à commencer par nos femmes qui n’étaient pas voilées.»

«Je suis institutrice», remarque l’épouse de Khalil. «Ils m’ont sommée de ne plus aller en jeans à l’école, mais avec un hidjab. Je ne voulais pas et j’ai dû changer d’école.»

Khalil continue: «Le 14 février 2012, le premier chrétien a été tué par des hommes armés. Ces derniers s’attaquaient aussi aux autorités et à la police et ils en ont profité pour tuer ce riche bijoutier. En mars 2012, l’armée régulière est entrée dans la ville. Comme il y avait régulièrement des combats, de nombreux habitants ont quitté Idleb. Lorsqu’en mars 2015, les rebelles ont conquis Idleb, nous n’étions plus qu’environ 400 chrétiens. Armés de masses et de mitrailleuses, les rebelles allaient d’une maison à l’autre et faisaient des trous dans les murs. Ils ont tué deux personnes de ma parenté qui vendaient de l’alcool et ils nous ont empêchés de les inhumer.

J’ai alors voulu m’enfuir avec ma famille et d’autres chrétiens. Lorsqu’ils ont découvert, au point de contrôle, que nous étions chrétiens, ils nous ont arrêtés et menés auprès d’un émir armé d’une grande épée. J’ai pensé que nous serions tués. ‹Vous êtes des infidèles›, nous a-t-il dit. Il a injurié notre religion et a exigé que nous nous convertissions à l’islam. Parmi nos agresseurs se trouvait un étudiant qui avait repéré son professeur dans notre groupe. Grâce à son intercession, nous avons été libérés et ramenés à Idleb. Le lendemain, nous avons réussi à nous enfuir, avec l’aide de quelques musulmans.»

Les chrétiens perdent espoir

«Aucune détente de la situation n’est en vue», constate John Eibner. «Tandis que la guerre continue, de plus en plus de chrétiens perdent l’espoir de pouvoir rester dans leur pays.» Au début du conflit, John Eibner trouvait les chrétiens syriens plus optimistes que ceux d’Irak. Maintenant, le désespoir a gagné la Syrie, notamment parmi les plus jeunes. «En même temps, de plus en plus de chrétiens qui envisagent un avenir en Syrie se rallient à des milices chrétiennes pour combattre contre les rebelles.»

Depuis le début, la guerre syrienne avait des caractéristiques clairement religieuses, notamment parce que le président Assad lui-même appartenait à une minorité religieuse (les alaouites). Les chrétiens et les alaouites sont particulièrement sous pression, mais aussi les musulmans sunnites qui s’enfuient par centaines de milliers dans des régions encore contrôlées par le gouvernement.

«Ce n’est pas l’islam comme moi, je le comprends»

Fatima (prénom fictif) est une musulmane réfugiée. Elle est originaire d’Alep, mais vivait depuis 2000 à Idleb où elle travaillait comme infirmière. Son mari est mort, son fils s’est noyé lors de sa fuite vers la Grèce. Il lui reste deux filles. Fatima raconte:

«Dans ce conflit, nous n’appartenons à aucun camp. Nous faisons tout simplement partie de la Syrie. Avant le début de la guerre, nous étions bien à Idleb. Les premiers manifestants venaient des villages voisins et ils ont été payés pour manifester. Au début, les manifestations étaient pacifiques, puis les rebelles ont reçu des armes et ont commencé à tuer des gens. Ils ont rendu l’armée syrienne responsable de ces morts, alors qu’elle n’était pas encore dans la ville à l’époque!

Les rebelles qui, fin mars 2015, ont attaqué Idleb venaient de différents pays. J’ai même vu des enfants porter des armes. Les rebelles avaient une liste avec les noms des personnes qui devaient être tuées: pour la plupart d’entre elles, ces personnes étaient simplement soupçonnées d’être favorables au gouvernement. L’un de mes amis, un instituteur, était sur cette liste et il a été abattu. Environ 90 % des habitants d’Idlep ont fui, pour la plupart en Turquie.

J’ai quitté Idleb avec mon cousin qui avait une voiture. Après ma fuite, ma maison a été occupée et pillée par les rebelles. Dire que j’espérais vendre ma maison pour permettre à ma fille de faire des études de médecine. Maintenant, c’est trop tard. Je me fais aussi du souci pour mes voisins chrétiens. Je suis musulmane, mais la religion de ces rebelles n’est pas l’islam comme moi, je le comprends. Je déteste les salafistes et je ne veux pas vivre sous leur domination.»

La terreur ou la collaboration?

Fin mai 2015, Abou Mohammad Al-Joulani, le chef du Front al-Nosra, a adressé un message public. Il a promis de faire cesser les attentats terroristes contre l’Occident et les conversions forcées de chrétiens et de prendre les armes contre l’État islamique (EI) à la condition que les USA collaborent avec lui dans la lutte contre le régime d’Assad. Cette tentative de chantage va dans le même sens que les actions de ses parrains sunnites en Turquie, en Arabie saoudite et au Qatar.

Les enfants sont particulièrement importants pour Sœur Sara et son équipe © CSI France

Les enfants sont particulièrement importants pour Sœur Sara et son équipe © CSI France

CSI au chevet des réfugiés syriens

Sœur Sara avec un enfant de réfugié © CSI France

Sœur Sara avec un enfant de réfugié © CSI France

Christian Solidarity International aide elle-même les réfugiés syriens en Irak et en Syrie. Notre principale partenaire de mission en Syrie est Sœur Sara (prénom fictif). Par l’intermédiaire de son équipe, nous soutenons environ 400 familles de réfugiés en leur fournissant des aliments et des médicaments. Sœur Sara a particulièrement à cœur les enfants: elle ne veut pas voir la guerre détruire toute une génération; elle organise des cours et des programmes de loisir. Elle veut que les enfants apprennent que la cohabitation pacifique est possible, indépendamment de la religion. Les enfants musulmans sont les bienvenus, de même que les chrétiens; les femmes musulmanes apprécient aussi le contact avec Sœur Sara. – Nous soutenons d’autres projets dans différentes villes syriennes, mais nous ne pouvons pas donner plus de détails pour des raisons de sécurité.

Entretien avec John Eibner dans le «Tages-Anzeiger»

«En Syrie, presque personne ne parle des catastrophes qui se déroulent en Méditerranée. Au contraire, toujours plus de réfugiés veulent tenter la traversée. Ils ne voient pas d’avenir dans leur pays et l’Europe les attire. Pour la plupart des Syriens, la fuite par mer est une chance plutôt qu’un risque.

De notre point de vue, nous considérons ceci comme un problème – un problème pour nous, pas pour les migrants. Mais de nombreux Syriens sont prêts à se confier en des passeurs. J’ai rencontré une veuve désespérée qui avait perdu son fils sur une barque en Méditerranée. Mais elle ne considère toujours pas cette fuite comme une erreur.»

(Extrait de l’entretien avec John Eibner au sujet des réfugiés syriens, publié le 13 mai 2015 dans le «Tages-Anzeiger»)

Auteur: Adrian Hartmann

Reto Baliarda

Reto Baliarda est rédacteur en chef de Christian Solidarity International, une organisation chrétienne au service des chrétiens persécutés. La branche française est partenaire du Journal Chrétien.

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